La Villa Cavrois

« Demeure pour une famille nombreuse. Demeure pour une famille vivant en 1934 : air lumière, travail, sports, hygiène, confort, économie.Tel était le programme.Réalisation : grandes baies au midi pouvant s’ouvrir largement. Grandes surfaces vitrées donnant le maximum de clarté. Eclairage indirect puissant pour la nuit. Bureau, salles d’études permettant de travailler dans le calme. Salle de jeux, grande piscine extérieure pour nager et plonger. Nombreuses salles de bains, surfaces lavables, nettoyage par le vide, ventilation de tous les locaux suivant une hygiène complète. Téléphone, heure électrique, T.S.F., chauffage central avec thermostat, ascenseur, procurent un confort agréable. Matériaux simples mis en oeuvre avec un grand souci d’économie.C’est ainsi que fut exécuté le programme. »

Telle est la présentation que fit Robert Mallet-Stevens de l’édifice qu’il avait achevé deux années plus tôt dans l’ouvrage Une demeure 1934, qu’il édite en hommage au commanditaire et aux entreprises.La villa Cavrois est l’une des plus célèbres réalisations d’architecture et décors modernes en France, dans le domaine des résidences privées. Véritable château contemporain, elle est un des rares exemples en France des constructions conservées du grand architecte Mallet-Stevens, et la plus aboutie.

Façade sud - © Robert Mallet-Stevens – ADAGP © Philippe Berthé – CMN

Contexte de commande et de création

Paul Cavrois (1890-1965) épouse en 1919 la veuve de son frère Jean, mort à la guerre en 1915, Lucie Vanoutryve (1891-1985), déjà mère de trois enfants. De leur union naissent quatre enfants. Issu de la bourgeoisie industrielle du Nord, Paul Cavrois possède deux filatures, une teinturerie et une usine de tissage mécanique qui emploient jusqu’à 700 personnes. Elles seront cédées en 1998.

En 1925, la famille Cavrois comprend neuf personnes, dont sept enfants de deux à quatorze ans. Désireux de disposer du meilleur confort de l’époque, Paul Cavrois acquiert des terrains en pleine campagne au lieu-dit Beaumont. Il commande un projet d’habitation à Jacques Greber, architecte réputé dans la région dont le style est qualifié de régionaliste. Mais il découvre lors de l’Exposition des Arts décoratifs et industriels modernes de 1925 à Paris, les propositions cubistes de Robert Mallet-Stevens, et décide de lui confier son projet en 1929. Il avait auparavant accompagné l’architecte lors de voyages à Bruxelles pour découvrir le Palais Stoclet, conçu par Joseph Hoffman pour son oncle, et à Hilversum en Hollande pour examiner l’hôtel de ville, dessiné par Wilem Marinus Dudok (1884-1974), qui sera une source majeure d’inspiration pour la villa Cavrois.

L’architecte esquisse en 1929 les premiers dessins et conçoit une oeuvre d’art totale, pensée comme un manifeste de ses préoccupations tant esthétiques que techniques. Paul Cavrois lui donne son accord pour travailler dans cet esprit moderniste et géométrique, et pour utiliser des briques de parement jaunes. Si la brique jaune reste un matériau traditionnel de la région et de l’Europe du Nord, sa mise en oeuvre dans ce contexte est originale et audacieuse. Elles seront spécialement fabriquées pour la villa.

Mallet-Stevens apporte un grand soin aux matériaux intérieurs, à l’image de ceux du palais Stoclet, Paul Cavrois suit attentivement le chantier et son évolution économique.

Robert Mallet-Stevens (1886-1945)

Né à Paris d’une famille d’origine belge, il a été marqué par l’architecture de Josef Hoffmann, concepteur du palais Stoclet et débute sa carrière dès 1907.

Pendant l’entre-deux-guerres, Mallet-Stevens défend avec Le Corbusier, Pierre Chareau et d’autres, le Style International, influencé tant par l’américain Frank Lloyd Wright que par le mouvement hollandais De Stijl et se désolidarise alors de la Société des Artistes Décorateurs.

Il est au coeur des débats sur l’architecture puisque, écarté des Congrès Internationaux d’Architecture Moderne au deuxième congrès de 1929 par le critique d’architecture Sigfried Giedion, il répond à ce geste, la même année, en participant activement à la création de la revue L’Architecture d’aujourd’hui et à la fondation de l’Union des Artistes Modernes qui vise à utiliser les nouveaux matériaux et techniques de production en les adaptant à une vision modernisée des arts décoratifs.

Il réalise des constructions emblématiques, mais aussi des bâtiments industriels, garages, pavillons d’expositions.

Toutes ses propositions sont marquées par la recherche de la précision géométrique des formes, la systématisation des volumes, la place de la lumière et la fonctionnalité de l’architecture.

Lorsqu’il réalise la villa Cavrois, Mallet-Stevens est une personnalité reconnue : il a déjà construit des bâtiments emblématiques tels que la Villa Noailles à Hyères (1922-23) inspirée par les théories du groupe De Stijl, les immeubles de la rue Mallet-Stevens à Paris (1926-27) et réalisé, de 1920 à 1928 les décors d’une vingtaine de films dont L’inhumaine de Marcel l’Herbier.

Il y a une communauté de pensée entre le programme de la villa Cavrois et les premières activités de l’UAM qui « prône la réunion de l’art avec les techniques modernes et la stylisation de l’utile. »1

Quant à sa nomination au poste de directeur de l’Ecole des beaux-arts de Lille en 1935, il semble bien que la réussite de la villa Cavrois y ait contribué.

À sa mort, en 1945, toutes ses archives ont été détruites, à sa demande.

1 Richard Klein, Robert Mallet-Stevens, la villa Cavrois, Paris, Editions Picard, 2005, p. 80.

Déclin jusqu'à l'acquisition par l'État

La villa va ensuite connaître des transformations importantes, de son mobilier comme de ses espaces intérieurs, dues aux dégradations commises par l’occupation militaire et à l'évolution de la famille.
Durant la Seconde Guerre mondiale, la villa est occupée par l’armée allemande, qui comble le miroir d’eau.
Paul Cavrois ne retrouvera sa maison qu’en janvier 1947. Suite aux mariages de ses deux fils, dont il souhaite la présence à ses côtés, il fait appel à l’architecte Pierre Barbe qui adapte la demeure de 1947 à 1959. Divisions spatiales et création d’appartements changent donc notablement la villa. Trois tranches de travaux vont être réalisées, transformant les parties Est et Ouest.
Après le décès de Paul Cavrois le 10 octobre 1965, puis de son épouse le 30 avril 1985, une vente aux enchères du mobilier de la villa est organisée par Sotheby’s à Monaco le dimanche 5 avril 1987. Le 23 septembre 1988, elle est vendue à une société immobilière, qui projette de lotir le parc et de la détruire.

Pour entraver ce projet, un groupe de pression dont fait partie Richard Klein fonde l’Association de sauvegarde de la villa Cavrois le 23 novembre 1990. Elle bénéficie du soutien d’architectes comme Norman Foster et Renzo Piano. La villa est classée monument historique le 10 décembre 1990, contre l’avis de son propriétaire. Malgré les différentes actions menées par l’association, le promoteur-propriétaire continue à négliger la villa et laisse opérer les pilleurs. « Le propriétaire refusant de faire des travaux, nous avons usé de tout l’arsenal administratif pour protéger ce site menacé », rappelle François Goven, alors sous-directeur des Monuments historiques. Pendant toute cette période, les collectivités locales ne parviennent pas à se mettre d’accord pour sauver la maison, malgré de nombreuses déclarations d’intention.
Vandalisée et au bord de la ruine, suite aux nombreux dommages causés depuis 1988, l’Etat l’acquiert, ainsi qu’une partie du parc, en 2001, mettant fin au destin tragique qui risquait de l’emporter.

Façade sud en 2001 © Robert Mallet-Stevens – ADAGP © DRAC Nord-Pas-de-Calais