L'architecture de la Villa

Principes
En plus de son intérêt pour l’art et l’architecture le choix de Paul Cavrois de solliciter Mallet-Stevens a été conforté par les liens de que celui-ci avait avec quelques personnes des milieux industriels du Nord. . Celui-ci le convainc de vivre dans une maison moderne disposant des équipements propres à un nouveau mode de vie : maison, jardins, ameublement, décoration… programme qui ira jusqu’à l’intégration dans les murs des pendules, du téléphone et de la T.S.F. (télégraphie sans fil). Un projet qui nécessite une domesticité réduite.
« La villa Cavrois n’est pas un manifeste opératoire, elle exprime la position d’un concepteur qui ne cherche pas à faire école et se situe dans la mouvance moderniste où les échanges formels sont fréquents. Elle n’est pas l’illustration d’une théorie comme l’a été la villa Savoye de Le Corbusier, elle n’a pas été édifiée à l’appui d’un discours transmissible »1 remarque Richard Klein. Car il s’agit bien d’un objet singulier : par le dessin de ses jardins, par l’immensité de son volume – une forme horizontale articulée en son centre sur un pivot vertical demi-cylindrique – par ses baies tripartites autant que par le système de distribution de ses espaces.

Ses proportions sont imposantes – près de 60 mètres de long, 3 800 m² de surface de planchers dont près de 1 800 m² de pièces habitables et 830 m² de terrasses – organisées selon les principes d’axialité et de symétrie des châteaux du XVIIe siècle.

La villa et son parc s’inscrivent dans une organisation spatiale très contrôlée, qui correspond à un important travail sur les proportions, et qui aboutit à la définition d’un « tracé régulateur. » En effet, les dimensions d’une plaquette de brique jaune extérieure constituent les mesures de référence de toute la villa (hauteur / largeur / longueur). La mise en oeuvre de ces briques de parement obéit à un protocole rigoureux : les joints horizontaux sont peints en noir, les joints verticaux sont traités de manière à ne pas être visibles.

La villa est achevée pour le mariage de Geneviève, fille de Jean Cavrois, le 5 juillet 1932, occasion unique de l'inaugurer. Elle concentre toutes les technologies avancées de l’époque et constitue un choc esthétique, dont les effets sont encore perceptibles. Elle représente la création la plus aboutie de Mallet-Stevens, reposant sur la grande confiance que lui avait accordée son commanditaire. Le concept de la villa est en soi passionnant car il s’agit d’une oeuvre de transition entre l’architecture résidentielle traditionnelle et l’architecture moderne véhiculée par l'Union des Artistes Modernes (UAM). Elle est qualifiée par Richard Klein de « modernisme synthétique » pour l’époque.

1 Richard Klein, Robert Mallet-Stevens, la villa Cavrois, Paris, Editions Picard, 2005, p. 104.

Bassin de natation - © Robert Mallet-Stevens – ADAGP © Jean-Luc Paillé – CMN

Mise en scène

En outre, la villa Cavrois incarne l’intégration dans une construction domestique de paramètres utilisés dans les décors de films conçus par Mallet-Stevens. Véritable mise en scène de la vie d’une famille bourgeoise, la villa devient le décor de la vie mondaine ou de la vie quotidienne. Ainsi l’entrée des visiteurs dans la villa fonctionne comme une suite de séquences visant à parvenir jusqu’à l’éblouissement devant le luxe des intérieurs. De même l’immense terrasse côté sud est-elle une sorte de scène sur laquelle la vie de famille s’épanouit.

Technologies à la pointe

La construction de la demeure s’appuie sur les derniers acquis techniques de l’époque : structures entièrement composées de béton armé, grandes baies vitrées, éclairage indirect, ventilation, téléphone et T.S.F. (transmission sans fil) dans chaque pièce, chauffage central, ascenseur depuis le sous-sol font de cette construction un condensé de modernité, réalisé par des spécialistes reconnus, considérés comme des associés. Mallet-Stevens veille à l’équipement domestique, notamment pour la cuisine et la buanderie qui disposent des dernières avancées technologiques.

Décors et matériaux intérieurs

Mallet-Stevens porte une grande attention aux décors et aux matériaux intérieurs. Conformément aux théories de l’UAM, il prône le dépouillement des formes, la simplification du décor, le recours aux matériaux et à la technique industriels (verre, métal, acier). Le métal est en effet partout présent, par exemple sur les éclairages et les cache-radiateurs. Les matériaux employés sont nobles (essences de bois, marbres, etc.) et de diverses origines (notamment Italie, Belgique, Suède), et leur emploi varie en fonction des pièces : marbre vert de Suède et mobilier en placage de poirier vernis dans la salle à manger des parents, marbre de Sienne dans le coin feu et mobilier en placage de noyer dans le grand hall, etc.

Mobilier d’origine

Selon Richard Klein2 le mobilier doit, comme le décor de cinéma, situer les personnages, mettre en évidence leur psychologie, mettre en scène leur vie quotidienne. La sophistication et le luxe des meubles des maîtres de maison contrastent ainsi avec la relative sobriété des meubles de la domesticité ou encore la fraîcheur polychrome de certains meubles pour les enfants. Les meubles du salon en noyer, pour la plupart garnis de tissu, comme ceux de la salle à manger, en poirier noir verni, sont massifs et lourds, ils distillent les notions de luxe, de pérennité et de stabilité familiale. Dans le bureau de Paul Cavrois, les meubles en poirier naturel aux sièges recouverts de peau de porc beige sont traités comme ceux de la cabine d’un capitaine d’industrie, adaptée au dynamisme du commanditaire. Les meubles du boudoir de Lucie Cavrois aux formes géométriques simples associent les accessoires en aluminium poli aux teintes claires du sycomore. La salle de bains des parents est un hommage au sport et à l’hygiène : tablettes de marbre clair, tiroirs chromés et tabourets blancs immaculés. Le fumoir est traité comme un coffret précieux: un placage d’acajou de Cuba recouvre toutes les surfaces, y compris le plafond, et il est meublé d’une banquette en cuir vermillon. Dans la cuisine et l’office, les meubles sont en métal, peints en blanc : ces espaces doivent ressembler à ceux d’une clinique, selon Mallet-Stevens.
Ainsi chacun des espaces est conçu comme un ensemble homogène où le décor porté et le mobilier répondent aux besoins de ses occupants.

2 Richard Klein, « Robert Mallet-Stevens », Paris, Editions du Patrimoine, 2014.

Salle à manger des enfants - © Robert Mallet-Stevens – ADAGP © Didier Plowy – CMN

Distribution de la villa

A la différence de la villa Savoye, conçue par Le Corbusier, la villa Cavrois, si elle présente, quant à ses matériaux, à son aspect, à son confort intérieur et à son vocabulaire décoratif, un parti résolument moderne, est au fond, pour ce qui concerne son organisation spatiale et son programme, la transcription du modèle de la « demeure de campagne », hérité du XVIIe siècle et très abondamment reproduit aux XVIIIe et XIXe siècles.
Ce « château moderne » s’organise en effet autour d’un vestibule, donnant sur un vaste salon, dont la grande baie vitrée s’ouvre sur le jardin et son miroir d’eau. De part et d’autre de cet « axe majeur », on trouve très classiquement les appartements des parents, des enfants et des domestiques, complétés de deux salles à manger (parents/enfants), d’un fumoir, le tout ouvrant très largement sur les vastes terrasses, le bassin de natation et le parc.

Cette distribution correspond à des fonctionnalités précises : l’aile des parents, les pièces de service, les espaces des enfants, les espaces de détente et de sport, et les terrasses couvrant la totalité de la villa, dont la salle à manger d’été au second étage, tandis qu’un immense sous-sol accueille la cave à vins, la chaufferie digne d’un navire, la buanderie et ses appareils de lavage et séchage, des locaux pour le bois, les fruits, les fleurs, les malles de voyage, les équipements de sport…

Extérieurs

Ils sont traités avec la même vision programmatique : la partie Nord est aménagée pour que les automobiles circulent facilement. Au sud, un long miroir d’eau, évoquant les jardins du XVIIe siècle, s’inscrit dans une organisation spatiale contrôlée et dégagée. Dans la partie Est, de vastes espaces sont utilisés pour les besoins de la villa : verger, potager, poulailler et roseraie. Ces espaces ne font plus partie de la propriété actuelle et n’existent plus.

Mallet-Stevens résume ainsi son programme de confort moderne en 1932 : « le vrai luxe, c’est vivre dans un cadre lumineux, gai, largement aéré, bien chauffé, avec le moins de gestes inutiles et le minimum de serviteurs. »Confronté à la crise économique et aux succès de Le Corbusier et d’Auguste Perret, Mallet-Stevens diffuse des images de la villa pour stimuler le désir d’autres commanditaires. Ainsi L’architecture d’aujourd’hui présente, dans son N° VIII de novembre 1932, un dossier complet sur la villa Cavrois. Puis paraissent Une demeure 1934 au premier semestre 1934 et un article de Howard Roberston, dans la revue The architect and building news, le 29 juin 1934. Enfin la première photographie en couleurs de la villa est publiée dans le magazine L’illustration, l’habitation le 20 mai 1939.